Technologies du numérique : apprendre à repérer la consommation inutile de ressources naturelles

Technologies du numérique : apprendre à repérer la consommation inutile de ressources naturelles

Peu de gens le savent, mais les nouvelles technologies et l’industrie informatique consomment inutilement une grande quantité de ressources naturelles. Identifier et éliminer rapidement ces gaspillages aura un impact positif non seulement sur le business mais aussi sur l’environnement.

Traduction de l’article de Kelly Singer, Directrice de l’Institut Lean Green et membre de l’Institut Lean France, paru en anglais sur Planet-Lean.com

 

Des millions de kilos de CO2 sont rejetés dans l’atmosphère chaque minute et la majorité est la conséquence d’un travail inutile, autrement dit de gaspillages. Non seulement nous favorisons l’accélération du réchauffement climatique, nous aggravons les inégalités sociales, menaçons les espèces, les habitats naturels et épuisons les ressources naturelles, mais nous ne faisons rien pour compenser ces effets négatifs.
Ce qui est facile à identifier dans l’industrie manufacturière, qui produit des biens que nous retrouvons dans notre vie quotidienne, l’est beaucoup moins dans le secteur des nouvelles technologies : le gaspillage environnemental (les activités des entreprises ou les productions qui n’ont aucune valeur pour l’environnement) comme les émissions de CO2 est un phénomène beaucoup plus opaque qui reste globalement invisible mais n’est pas pour autant moins dangereux.
En plus de fermes de serveurs, des autoroutes de câbles et d’immenses NIC (Network Information Center) que personne ne voit, les services comme le « cloud » et « sans fil » laissent à penser que les technologies du numérique sont une industrie sobre en carbone.

Malheureusement cette présomption est erronée : l’industrie IT est une immense source de gaspillages opérationnels et environnementaux. Les nouvelles technologies produisent maintenant autant d’émissions de dioxyde de carbone que toute l’aviation civile. Selon Greenpeace, si l’on compilait toute l’électricité utilisée par les technologies du numérique, elle occuperait la 6e place du classement des nations consommatrices d’énergie au monde. Et cela ne cesse d’augmenter. Ce qui est encore plus effrayant, c’est que contrairement à l’industrie manufacturière, la technologie numérique est encore en croissance : selon le State of Connectivity Report 2015 (rapport sur l’accès mondial à Internet) 4 milliards de personnes dans le monde ne sont pas encore connectées. Plus les technologies se développent, plus leur impact sur l’environnement s’accroit, mettant une pression encore plus forte sur nos infrastructures physiques et sur la planète.

De plus, paradoxalement, la probabilité d’erreurs et de défaillances informatiques augmente car la course à l’innovation fait de la vitesse une priorité au détriment de la qualité, défauts et surproduction sont eux tolérés, voire attendus. Cette idée a aussi pénétré la culture tech comme le démontre l’ancien mantra « Avancez vite et cassez » largement utilisé chez Facebook et dans la Silicon Valley. Le monde avance vite et nous laissons derrière nous beaucoup de gaspillages.

Le problème n’est pas tant dans les logiciels qui consomment beaucoup de ressources CPU (Central Processing Unit) et donc d’énergie, mais plutôt dans les composants logiciels qui gaspillent beaucoup de ressources CPU car on a autorisé des mudas à demeurer dans le code.

Prenons une des plus grandes tendances de la décennie : la migration des données depuis les data centers vers le cloud, le nuage informatique. Les technologies de l’informatique en nuage apportent dans certains cas une valeur sans précédent (par exemple pour les processus de rationalisation), mais la décision est motivée avant tout par le coût. Dans ce billet, l’ancien DSI de Dow Jones explique la migration effectuée par sa société en 2013 : « La migration des données vers le cloud nous a permis d’économiser, ou de réutiliser plus de 100 millions de dollars à travers tout News Corp (notre maison mère). En migrant 75 % de nos applications vers le nuage, nous avons regroupé 56 centres de données en 6. »

En effet, le nuage offre aux grandes entreprises un potentiel d’économie incroyable mais il peut rapidement devenir complice des gaspillages. Dans Economics 101, on apprend le rapport entre le prix et la valeur, et que, quand le coût d’élimination du gaspillage est plus élevé (en efforts comme en ressources financières) que le coût du gaspillage lui-même, par rapport aux profits et aux revenus, il est plus « intéressant » financièrement de gaspiller. Le gaspillage alimentaire est l’illustration parfaite de ce comportement : le faible coût de la nourriture dans les pays riches a pour effet que 95 à 115 kg d’aliments sont jetés par an et par habitant. En revanche, dans les pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud/Sud-Est on ne gaspille que 6 à 11 kg de nourriture par habitant et par an selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.

De même, le stockage des données dans le cloud est tellement bon marché (comparé au coût de gestion d’un centre de données) que cela coûte moins cher de laisser du code « mort » dans le système plutôt que le rechercher, le supprimer et tester. Cependant, ce que l’on ne prend pas en compte ce sont les ressources CPU que ce code « mort » va continuer à utiliser, diminuant d’autant les performances et gaspillant de l’énergie. Il va également fragiliser les logiciels en forçant les développeurs à constamment construire autour et par-dessus de l’ancien code, ce qui affectera leur capacité à le corriger et l’améliorer. Dans le livre blanc Improving Software Quality to Drive Business Agility (Améliorer la Qualité des Logiciels afin de Piloter son Entreprise en mode Agile), Melinda-Carol Ballou explique que plus de 60 % des entreprises disent que leur base de code est aujourd’hui beaucoup plus complexe qu’auparavant.

La méthode Agile de développement logiciel s’est largement inspirée du Lean, surtout des principes de juste-à-temps (un des piliers du Système de Production de Toyota). Hélas, l’autre pilier : le Jidoka, qui a pour principe d’éliminer les défauts dès la conception et renforce la maitrise technique – en est absent.

Apprendre à voir le gaspillage environnemental, en identifier la cause racine et éliminer le problème dès les premiers stades, voilà ce qui va nous aider à atteindre les objectifs des Accords de Paris sur le climat et les Objectifs de Développement Durable. Cela nous rendra également plus productifs et ce sera d’autant plus vrai pour le secteur des technologies du numérique. Corriger à la source les défauts qui produisent des gaspillages permet d’économiser 10 fois plus d’argent, de temps et d’énergie que lorsque l’on répare ces mêmes défauts une fois qu’ils ont été produits.
Heureusement, on assiste à un changement culturel : des créateurs de logiciels qui voyaient le lien avec la qualité depuis des années ont organisé un mouvement mondial pour une ingénierie informatique plus productive et éco conçue. Par exemple, Frédéric Bordage, le fondateur de GreenIT.fr construit une communauté d’apprentissage avec des milliers d’ingénieurs qui cherchent à optimiser leur propre maîtrise technique, à voir les gaspillages dans la technologie et militent dans ce sens.

Le grand public et les institutions y adhèrent également. La demande du public et des administrations pour les technologies vertes est en forte hausse – tous souhaitent être mieux informés sur les émissions produites par les services numériques qu’ils utilisent. Bruno Thomas a découvert cette niche depuis un moment, il a créé Classe.io, une messagerie écologique pour les professionnels en France.

Très bientôt, les technologies numériques seront alimentées par les énergies renouvelables, c’est certain. Toutefois, il faudra tirer des leçons de nos erreurs : lorsque les émissions de dioxyde de carbone ne seront qu’une erreur du passé (et ce sera le cas), il y a un risque que les gaspillages environnementaux que nous avons des difficultés à identifier perdurent dans nos façons de travailler. Comme a dit Shigeo Shingo : “Les gaspillages les plus dangereux sont ceux que l’on ne voit pas“. En effet, la plus grande menace qui pèse sur notre qualité de vie sur une planète saine est le gaspillage.

Le Lean cherche à développer une culture permettant de détecter les problèmes à un stade précoce et de créer de la valeur de bout en bout – pour les gens, la planète, les entreprises. Même si notre monde devient de plus en plus vert, le Lean va nous aider à aller dans le bon sens, pour non seulement préserver la planète mais peut-être même la reconstruire.

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