Le fruit est aveugle. C’est l’arbre qui voit

Le fruit est aveugle. C’est l’arbre qui voit

Transaction ou relation ?

Vendre, produire, acheter : l’entreprise est une machine à transactions. Son organisation, ses process et procédures sont construits pour en produire et reproduire un maximum, au moindre coût, dans les meilleures conditions.

Mais la source et le terreau des transactions, c’est le réseau des relations que l’entreprise a patiemment construites avec ses clients, ses collaborateurs, ses fournisseurs et son environnement.

La relation définit la valeur, la transaction l’exécute. La transaction échange des biens, la relation tisse des liens. Une transaction réussie va créer de la confiance, accroître la réputation et renforcer la relation. Une relation de confiance va ensuite favoriser de nouvelles transactions, les rendre plus faciles voire en réduire le coût, un avantage compétitif très recherché mais difficile à construire car les relations, même les plus confiantes, ne survivent pas longtemps à des transactions médiocres.

La réussite de l’entreprise dépend des deux.

Concilier relation et transaction est un équilibre difficile.

Au quotidien, la transaction l’emporte souvent sur la relation. C’est en effet la somme des transactions qui nourrit le chiffre d’affaires et produit le résultat, tandis que l’ensemble des relations constitue un flux plutôt flou dont l’impact est difficile à valoriser. La tentation est alors forte d’optimiser et d’automatiser la transaction, avec son process visible et son résultat mesurable.

Quand l’entreprise grandit, les processus standardisés prennent le pas sur les relations avec les clients, la prise en compte personnalisée de leurs souhaits ou de leurs problèmes. La spécialisation des métiers construit aussi en interne des silos de plus en plus rétifs à collaborer entre eux. De même, pour gérer l’accumulation des transactions, les dirigeants privilégient chez leurs collaborateurs l’obéissance de l’exécution aux dépens des itérations incertaines de la créativité ou de l’apprentissage. Enfin pour tirer le meilleur parti des économies d’échelle, ils investissent en priorité sur l’optimisation et l’automatisation des transactions éprouvées plutôt que la découverte de nouveaux liens et chemins[1].

Comment réduire ce déséquilibre ?

« Le fruit est aveugle, c’est l’arbre qui voit » écrivait le poète René Char[2]. Le fruit/transaction est le produit de l’arbre/relation. C’est la relation qui initie la transaction, lui donne sens et valeur. La transaction est aveugle, c’est la relation qui voit.

Négliger la relation, c’est tarir la source, assécher le terreau qui a produit la transaction.

Pour cueillir de beaux fruits, il faut développer l’arbre. C’est le cœur de la démarche Lean : développer les personnes pour développer de meilleurs produits et services.

Développer les relations pour de meilleures transactions, c’est la base du « Toyota Way [3]» : le respect des personnes pour l’amélioration continue. Le respect est le prérequis pour construire une relation de confiance qui, réduisant l’incertitude et le risque, va permettre des transactions réussies, lesquelles vont à leur tour nourrir le capital relationnel pour résoudre ensemble les problèmes, développer les apprentissages, améliorer les process et réussir les prochaines transactions.

C’est l’essence de la Stratégie Lean qui « instaure une dynamique de trois cercles vertueux : une satisfaction client plus grande engendrée par des produits meilleurs, des produits meilleurs engendrés par de meilleurs processus, eux-mêmes engendrés par des liens plus étroits avec les fournisseurs et leurs capacités d’innovation »[4]

Le premier cercle vertueux, c’est le terreau des relations clients. L’entreprise plutôt « transactionnelle » rêve de ventes sans service après-vente. Elle transforme le chemin des réclamations en labyrinthe bureaucratique et cynique : le client s’y perd et s’en va. L’entreprise « Lean » au contraire va accueillir la réclamation comme une nourriture précieuse pour améliorer, renouveler son offre et pérenniser la relation : « client un jour, client toujours ».

Il en est de même du deuxième cercle, le capital humain. L’entreprise transactionnelle se concentre sur l’exécution et son optimisation, au risque de la relation, de l’épuisement et du désengagement[5]. L’entreprise Lean va susciter les relations, pour permettre à chacun de voir et partager en équipes sa perception, sa pensée et ses apprentissages afin de s’attaquer aux irritants et aux problèmes qui entravent son travail et le flux d’activité. L’andon de la qualité, le kanban du juste à temps, le tableau-5 colonnes des problèmes, A3 et obeyas… sont autant d’outils relationnels pour créer ensemble des transactions réussies.

Enfin, troisième capital relationnel : les fournisseurs. L’entreprise transactionnelle va les pressurer pour en obtenir le meilleur prix jusqu’à la rupture. L’entreprise Lean s’en fait des alliés, dialoguant avec eux en transparence, offrant son aide pour réduire les gaspillages, pour augmenter et partager la valeur créée ensemble.

Le lien crée le bien. La relation est le point de départ fondateur mais la transaction est décisive. Transaction et relation se nourrissent mutuellement. Comment réalisez-vous cet équilibre fructueux ?

Le défi de l’entreprise est d’inscrire ces trois boucles relation/transaction dans le quotidien et la durée. Comment le relevez-vous ?

Jacques Chaize – 16 avril 2026


[1] Les 4 maladies des grandes entreprises : La Stratégie Lean, page 26 -Ballé, Jones, Chaize, Fiume -Eyrolles (2018)

[2] René Char, feuillets d’Hypnos (1946)

[3] The Toyota Way – Jeffrey Liker 2nd edition – Mc Graw Hill (2021)

[4] La Stratégie Lean, chapitre 8, page 258

[5] voir les derniers résultats de l’enquête annuelle Gallup -State of the Global Workplace 2026

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